La vie, comme un grand terrain de jeu

Un article signé Patras

Alors que mes maitres prient pour être raccordés à l’eau municipale, et s’en vont boire du bon café aux QG du fournisseur d’électricité, moi je me la coule douce au bord de l’eau. Je me suis, en fin de compte, plutôt bien habitué à notre petit repère en bord de mer. La maison est étroite, certes, et il y fait souvent irrespirable tant il fait chaud, mais le décor dans lequel elle est plantée, n’a rien à envier aux rues grises et bétonnées de ma bonne vieille et lointaine Bruxelles.

Tous les matins c’est « lâché au bord de l’eau ». Le reste des promenades se passent également au bord de l’eau. Souvent, mes maitres font des barbecues avec les voisins et amis, encore et toujours au bord de l’eau. Pour ce qui est de la laisse, elle reste souvent posée quelque part.

J’aime la sensation de liberté que me procure cette nouvelle vie, ainsi que mes nouveaux amis. Parmi eux, j’aime particulièrement jouer avec un petit bonhomme haut comme trois pommes, fils d’une voisine toujours fort occupée. J’aime aussi beaucoup jouer avec un monsieur plus âgé tout tordu. Il mâchouille un vocabulaire bizarre, et prononce les mots sans vraiment bouger ses lèvres. Mais, entre nous, pour ce qui est des manières de parler et d’aboyer : plus rien ne m’étonne ! Entre les chiensultes de la grande ville, l’accent bizarre des canidés locaux, et la langue étrange des nouveaux amis de mes maitres, je m’attends à présent à tout.

Le petit bonhomme, mon meilleur compagnon de jeu, semble s’appeler Mous. Du moins c’est ce que j’ai entendu vociférer. Et, ma foi, c’est un petit nom qui lui va à merveille. Il me fait penser au mot moussaillon, et c’est tant mieux car c’est au bord de l’eau que je le retrouve bien souvent. De temps en temps, il porte un t-shirt, mais très souvent il est « nu, tout nu comme un ver ». Jamais, oh grand jamais, il ne porte de couche culotte. Mous a, en effet, beau faire sa vie tout seul comme un grand au bord de l’eau, il m’arrive tout de même à peine à la hauteur de ma tête, et d’années : il ne doit pas en avoir beaucoup. Il en a assez que pour marcher, que pour avoir passé le stade de tout vouloir mettre en bouche, et pour ne pas enfourcher ses grands frères lorsque tombe dans ses petites mains le grand coupe-coupe qui leur sert à ouvrir les noix de coco qui tombent des palmiers. Parfois, la vie, on la déduit à coups d’indices …

Tous les matins, il se promène donc sur la plage. Seul, guilleret, et souvent, très souvent « nu, tout nu comme un ver ».

Dès que mes maitres ouvrent la porte de la maison, c’est à sa recherche que je me lance car il a cette manière infatigable qu’ont les enfants de jouer sans conditions. Il me lance alors la balle. Il me la lance. Et il me la lance encore. Pas bien loin, mais inlassablement. Craig dit que s’il a deux ans, c’est beaucoup. Moi je m’en fiche, il a de l’énergie à revendre et ça me plait.

Souvent, ses deux grands frères sont là aussi, avec les autres petits voisins plus âgés et tout aussi indépendants. Ils jouent sur la plage, ils jouent sur la jetée, leur terrain de jeu est un décor de carte postale dont j’aime faire partie.

Ce décor de carte postale est aussi le terrain d’entrainement d’un monsieur un peu plus âgé. Lui aussi comme Mous, il vient seul en ces lieux. Pas de femme, pas d’enfants. Il traine sa jambe et son bras abimés par la vie. Ou, devrait-on plutôt dire « épargnés par la mort » ? Non, disons « sa jambe et son bras rebelles », ça a plus de gueule, pas de peine, ni de pitié. Ce monsieur au bras et à la jambe rebelles s’appelle monsieur Soleil. Cependant, il ne lit ni dans les cartes, ni dans vos mains, ni dans nos pattes. C’est plutôt à nous à déchiffrer les sons de sa mystérieuse façon de s’exprimer (dans la foulée, sa langue a aussi fait sa rebelle). Mais moi je m’en fiche, c’est lui qui fait l’effort de me comprendre. Dès qu’il rentre dans l’eau je lui apporte la balle. Je lui fais signe alors de la lancer. Et il s’exécute. … Il est drôle, il y met toute son énergie mais bien souvent, il ne tire pas beaucoup plus loin que mon petit Moussaillon ! De temps en temps, il y met tellement de coeur, que de sa bouche toute tordue sortent des sons d’effort de compétition, il ne manque plus que les applaudissements de la foule, comme dans un vrai tournoi de tennis. Il parait que de jour en jour il fait des progrès …

Pour le reste, tout va pour le mieux : les autres chiens ici me laissent tranquille. Chacun fait sa vie, aucun ne m’embête à vouloir jouer, courir ou autre. Les humains, eux, sont un peu plus peureux, ils continuent de sursauter lorsqu’ils me croisent : des manières un peu enfantines, très théâtrales mais si drôles et spontanées.

Je l’aime en somme, mon nouveau territoire. Et l’essentiel, c’est que, ici ou là-bas, la vie reste un grand terrain de jeu.

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