Le petit prince pinoy

C’est du direct.

Je vous écris du port.

Du port de Cebu.

Chaleur écrasante, agitation environnante, brouhaha omniprésent, file pour les tickets longue et lente.

Léa est la plus patiente de nous tous, confortablement accrochée dans sa poussette rose.

Elle cherche d’où viennent les « cocoricos » incessants.

– UNE POULE !

– Non, Léa, un coq. Regarde, il est là.

– OÙ ?

– Là ! Dans le panier !

(T’as pas encore lu le petit prince, toi !?

(Un coq dans un panier en feuilles de palmier tressées vaut bien un éléphant dans un chapeau, non ?)

Nous avons finalement nos tickets. Je passe la main au zozo pour l’enregistrement de la tonne de bagages – 120 kilos et des poussières – que l’on transporte depuis Bruxelles.

C’est alors que se joue ma petite scène…

… Sous l’une des grandes tentes où attendent patiemment les passagers du port.

Nous y attendons également patiemment notre tour, Léa confortablement accrochée dans sa poussette rose, moi accroupie à ses côtés.

– DESSINE UN COQ, MAMAN !

(Un coq ?! Ce n’était pas un mouton ? La version pinoy du Petit Prince est décidemment plus folklorique …)

– Ok, un coq, si tu veux

Je m’applique et m’exécute.

Je fais la tête, je fais le bec. Je suis aux prises avec le corps, lorsque quelque chose s’incruste dans mon champ de vision …

… Une main !

Une petite main, menue et bronzée.

Ah non : plutôt sale.

La petit main est assez sale.

Je comprends aussitôt à quelle sorte de figurant nous avons à faire. Je m’attends à entendre le typique « money », mais à la place j’entends un …

– A DUCK ?

(A duck ?!!?!?!?)

– A duck ?!?!?!? Je me surprends à m’exclamer un peu vexée. No ! It’s a chicken !

(Oui, ok, j’aurais pu assumer « it’s a rooster » … mais mon dessin avait véritablement l’allure d’un canard … ne voulant pas donner raison à la clairvoyance du petit rejeton, j’ai opté pour « la poule pour un canard »: ça restait plausible)

(Ça arrive à tout le monde d’être mauvais perdant …)

Je remets donc les idées en place à …

… (À qui au fait ?!)

Je relève les yeux le long du petit bras maigrelet tout cra-cra, et je le vois alors :

Debout, en face de moi …

Un peu plus grand que moi dans ma version accroupie …

Son visage et son corps sont aussi souillés que le reste

Il fixe mon dessin. Sa main, elle, est toujours tendue.

Dans sa voix, dans son regard, dans sa posture : une assurance et un naturel déconcertants qui retiennent toute mon attention.

(Je vais le relire avec toi, Léa, le Petit Prince)

Je ne donne jamais d’argent aux petits enfants des rues. J’en ai fait un principe. Allez savoir pourquoi !

Au Petit Prince pinoy qui traite mon coq de canard je tends alors un bic.

– Tiens

– NO

– Tiens

– NO

– Oui

– NO

S’ensuit sur ce, une absurde partie de ping-pong improvisée, sous l’une des grandes tentes où attendent patiemment les passagers du port, alors que Léa est confortablement accrochée dans sa poussette rose.

– C’est pour toi, j’insiste.

– No

– For you. Para sa inyo, va falloir que je te sorte mon tagalog tout pourri ?

– No

Le bic passe d’une main à l’autre.

Je lui montre même, entre deux passes, que le bic fait aussi de la lumière !

– Mais petit, prends donc ce bic, je te le donne, c’est pour écrire … pour dessiner des canards. (Craint-il qu’avec cet ustensile il se mette soudainement à dessiner comme moi ou quoi ?!)

– MAHAL.

– Quoi ? C’est cher ?

Je regarde le bic. Il ne sait surement pas lire, et confond peut-être le logo du parlement européen avec le logo d’un … Mont-Blanc ?

(Décidément, on aura tout entendu)

Une improvisée partie de ping-pong se poursuit donc sous l’une des grandes tentes où attendent patiemment les passagers du port …

… Une partie qui se termine soudainement plutôt en mode BASEBALL !

Ni une ni deux, un bonhomme surgit de nulle part.

Dans sa main : WTF !?!?!?! (Oh punaise, lui ce n’est pas un petit prince, il en bouffe plutôt au petit dej des petits rejetons !!!)

Un bonhomme surgit de nulle part, une sorte de bâton improvisé dans les mains. (Il ne va quand même pas ?!?!?!?) …

EH SI! L’ogre sorti de nulle part lève son bras avec l’espèce de bâton en carton improvisé et le rabat bruyamment sur les fesses du Petit Prince lui-même sorti de nulle part. Le Petit Prince soudainement détalle et s’échappe en s’accrochant à mon bic comme on s’accroche à la porte d’une sortie de secours magique, alors que sur sa fesse atterrit bruyamment le bâton fabriqué en boite en carton.

En écho à la fessée qu’il se prend résonnent des rires enjoués – ce sont les autres passagers patiemment assis – alors que mon petit coeur, lui, silencieusement se brise.

Quelques secondes plus tard, alors que les regards du public autour sont toujours amusés de la scène qui vient juste de se passer, l’ogre mangeur de petits princes revient vers moi, et me tend le soi-disant précieux bic qu’il a récupéré dans la cohue.

– Mais non, monsieur, c’est à lui, rendez-le lui.

Je ne suis pas très contente, ça s’entend certainement.

Sur ce, l’ogre garde le bic en s’en va … dans la direction opposée à celle du petit rejeton !!!

Je m’indigne alors.

– Ce n’est pas pour vous ! Rendez-lui son « Mont-Blanc », du c** !

Dans la cohue du port, le message semble parvenir à ses oreilles, car le monsieur s’arrête et se retourne. (Oups)

– It’s for him !

Je lui sors intimidée la version diplomate de mon « gros con, rends-le lui donc ! », tout en pointant mon doigt en direction du petit chenapan.

Le tortionnaire rebrousse alors chemin, bien qu’il hésite, je le remarque.

Il se dirige vers le garçon. Il arrive à sa hauteur, et lui tend le précieux.

Le garçon recule. Tu m’étonnes, la menace de la fessée plane encore surement dans son inconscient.

Je lui fais signe. Il ne me voit pas dans un premier temps.

Puis, il regarde dans ma direction.

Je lui fais signe de le reprendre, « pouce dressé vers le haut puis index pointant vers lui »

– Il est à toi, prends-le !

Il le prend alors.

D’abord le bic, puis ses jambes à son cou.

Avant de disparaitre aussi mystérieusement qu’il est apparu.

Comme si rien ne s’était alors passé.

Je me dis que c’est de ce genre de petit bonhomme que certains auteurs de comics ont dû s’inspirer pour inventer leurs personnages les plus rapides.

Et moi … je m’inspire du Petit Prince pinoy, et je rêvasse … en me disant que – qui sait – son Mont-Blanc flambant neuf peut peut-être lui ouvrir quelques portes de la connaissance …

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